Argentique et numérique : construction d'une pratique hybride
- Lo Kee

- il y a 10 heures
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Je pense pouvoir dire appartenir à la dernière génération qui a grandi avec l’argentique comme seule technologie photographique.
Je me souviens des vacances en famille avec mon père avec son Canon AE-1 comparant le nombre de photos qui lui restait sur la pellicule et le nombre de jours de vacance restant, mais je me souviens surtout des appareils jetables lors des classes vertes ! Du dépôt des pellicules au laboratoire dans la foulée avec les résultats quelques jours plus tard pour découvrir que la moitié des tirages portaient la mention « non facturé » car les images étaient complètement ratées.
Bref, j’ai connu les yeux rouges sur les photos d’anniversaire, les portraits surexposés à cause du flash automatique impossible à désactiver, les images non reconnaissables car prises par inadvertance en appuyant sur le déclencheur sans le vouloir.

Je ne saurais dire précisément quand le numérique est apparu, ni même à quel moment il s’est réellement imposé comme norme photographique. Tout ce que je sais, c’est que la génération qui suit la mienne a très certainement pour référence photographique le numérique ; l’argentique ne devenant qu’une alternative.
Nouveau rapprochement
Lorsque j’ai débuté la photographie, j’ai débuté par le numérique. Le premier appareil que je me suis offert était un reflex Nikon. Donc, même si j’évoquais en préambule ma "connaissance" de l’argentique par le passé, ma pratique, elle, a d’abord été façonnée par l’utilisation de la technologie numérique.
En 2015, lorsque je me lance, les appareils numériques sont arrivés à maturité : ils deviennent plus compacts, ils coûtent cher mais restent malgré tout abordables, et comme j’ai, comme tout le monde déjà, un ordinateur en ma possession, je peux commencer à produire et surtout voir instantanément les résultats.

À l’inverse, l’argentique, si les boîtiers ne coûtaient absolument rien (ce n’est plus le cas), les consommables coûtaient chers (ils le sont encore plus aujourd’hui), et cela demandait, afin d’obtenir le résultat des photos, de passer par un labo externe ou bien de s’équiper pour le développement des pellicules, puis d’un scanner et/ou d’un agrandisseur. Donc un investissement engageant et qui exige de la place.
Alors même si je m’étais posé la question du 100% argentique, il était assez clair que la voie raisonnable était de commencer la pratique de la photographie par le numérique.
Néanmoins très rapidement dans ma carrière, le numérique et l’argentique ont cohabité, le dernier au moins sous un aspect récréatif. Je me souviens d’ailleurs avoir emprunté le fameux boîtier Canon de mon père pour faire quelques rouleaux.

Ça devient sérieux
Progressivement, la part consacrée à l’argentique a évolué lorsque j’ai fait le choix de m’équiper d’un appareil un peu plus avancé que le boîtier de mon père et d’acquérir le matériel nécessaire au développement de mes pellicules.
En réalité, l’intention commence à se transformer dès lors que l’on décide de maîtriser l’ensemble de la chaîne de production : d’abord par la qualité de l’outil de prise de vue, puis par le rendu, en prenant en main la question post-photographique.
Car de mon point de vue, il y a quelque-chose qui ne change absolument pas entre argentique et numérique, c’est que pour qu’une photo appartienne complètement à son auteur, il doit pouvoir revendiquer le choix de chacun des paramètres lors du processus de création d’une oeuvre.
En passant par un labo externe, les choix sont de facto faits par quelqu’un d’autre, avec un temps de développement et une chimie peut-être différents de ceux que l’on aurait choisis soi-même. En numérique, le même écueil apparaît lorsqu’un photographe choisit un filtre ou un preset générique pour développer ses images (je développerai davantage ce point dans un article dédié, tant il me semble important et pourtant si peu défendu).
À ce moment de ma carrière, lorsque l’argentique est devenu plus central, j’étais dans une période où je pratiquais beaucoup la photographie de rue ; j’ai donc naturellement commencé à reproduire ma démarche avec ce nouvel outil.

J’ai constaté cependant que je ne prenais pas le même plaisir et surtout que je ne trouvais pas de sens à répliquer le geste numérique en argentique. J’avais surtout l’impression de voir des photos du siècle passé, ce qui n’a jamais été mon intention.
J’ai donc compris que, si j’aimais certes l’argentique, je lui trouverais une autre place que la photographie de rue.
Basculement
Dans mon travail, la série Fragments a émergé plus ou moins pendant le Covid. Sa particularité est d’exploiter mes archives photographiques comme source principale. Il s’agit ainsi d’une relecture d’œuvres existantes. À partir de photos que je considérais comme absolument mauvaises, je suis allé zoomer dans l’image afin d’aller chercher un fragment minuscule qui aurait pu être une œuvre viable en soi. Le propos principal est de questionner le caractère définitif et certain de ce que l’on qualifie de « mauvais ».
L’effet secondaire, est qu’en allant zoomer, on fait apparaitre les pixels et les petits défauts esthétiques des photographies numériques ce qui peut conférer un aspect presque argentique à ces oeuvres.
De plus en plus attiré par la question de la matérialité de la photographie, j’ai fini par trouver la place de l’argentique dans mon travail. J’ai donc très rapidement fait l’acquisition d'un matériel capable de me permettre de développer cette démarche.

La maturité
Finalement, il m’aura fallu presque dix ans pour savoir ce que je voulais faire de chacun des outils. Le numérique trouve sa place dans certaines occasions, l’argentique dans d’autres.
Je ne développe pas le même propos avec l’un et l’autre, et j’aime surtout l’argentique pour la possibilité de travailler directement le support de l’image. Cela permet d’aller plus loin. On ne parle plus seulement du visuel, mais aussi de la surface qui le reçoit, à travers les accidents que l’on décide ou non d’accepter, et les altérations que l’on souhaite ou non apporter. L’image devient un objet autant qu’une représentation.
C’est la place que j’ai décidé, en tout cas, de donner à l’argentique dans mon œuvre à ce jour.




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